Joindre les mains pour rejoindre les autres (Luc 10.38-42)

 

Chers frères et sœurs en Christ,

L’Évangile de ce jour se trouve à un endroit clé dans l’Évangile, il sert à illustrer ce principe fondamental de vie que nous propose Jésus-Christ depuis qu’il fait route vers Jérusalem : ce projet vous le connaissez bien c’est celui d’aimer Dieu de tout notre être et d’aimer notre prochain comme nous mêmes.

Dans le cadre de ce projet le récit d’aujourd’hui nous présente deux figures bien connues : Marthe et Marie. On les identifie en les opposant habituellement : d’un côté, symbolisée par Marthe, la femme active, maîtresse de maison à la hauteur, efficace, qui sait réaliser une tâche utile mais qui, par contre, ne saisit pas vraiment la dimension spirituelle de la rencontre ; de l’autre, symbolisée par Marie, la femme passive,  qui saurait prendre le temps d’écouter Jésus, la Parole de Dieu, qui attend tout de Jésus, homme et Seigneur, et dont il est dit qu’elle a choisi la meilleure part.

Et selon que nous sommes plus sensibles aux besoins matériels immédiats, ou aux biens spirituels, on justifiera l’une et critiquera l’autre.

Mais cette lecture nous enferme dans une impasse. Elle accrédite l’opposition rendue souvent irréductible entre la vie contemplative et la vie active, entre la prière et l’action, et où la vie contemplative, la prière ont naturellement la plus haute valeur. Mais bien plus grave, cette interprétation sous-entend, en outre, que ce sont là des rôles féminins par excellence, et que dans d’autres rôles la femme ne saurait être à sa place.

Cette manière d’entendre le récit qui oppose Marthe et Marie fait appel bien plus à une interprétation socio-culturelle qu’à une prise au sérieux de l’Évangile.

Et nous en oublions que dans les Évangiles, les femmes sont toutes, mais alors toutes désignées pour l’espérance. Elles sont, de fait, l’image de la grâce que Dieu accorde à l’entière humanité. A aucun moment, elles ne manquent de bienveillance envers Jésus. Toutes les femmes de l’Évangile consentent à Jésus en étant généralement d’accord entre elles, unanimes. En cela, elles se distinguent fortement de l’ordre pharisien, c’est-à-dire de l’ordre masculin… De surcroît, il y a un détail, un trait qui a son importance : les ennemis de Jésus sont toujours des hommes. Ceux qui ont porté atteinte à sa vie sont toujours des hommes : monarques, prêtres, scribes, magistrats, soldats…

Imaginons que Jésus ait été mis à mort par une ou plusieurs femmes… Il est clair que la littérature théologique chrétienne aurait fait couler des fleuves de critiques contre les femmes… Il suffit de voir le long discours remplit d’ignorance qu’a engendré Eve. Le discours religieux l’a désignée comme « chèvre » émissaire. Non seulement il a fait dire au récit de la Genèse, sur les torts féminins, ce que celui-ci n’a jamais dit, mais cette lecture erronée a autorisé de plus graves faussetés sur l’Évangile : pendant des siècles on y a vu griefs à l’encontre des femmes, conseils et autres catalogues d’obligations.

Alors que sur l’homme, meurtrier de Jésus, pas un mot, pas un seul mot. Pourtant comme le faisait remarquer avec beaucoup d’humour la théologienne France QUERE : «Tuer un Dieu, c’est tout de même pire que de lui voler ses pommes».

Jésus a brisé net le mythe de l’Ève qui introduit le péché dans le monde.

C’est ainsi que délié de ces absurdités et vieilles fables, l’Évangile présente la femme comme une créature emplie de zèle et d’honnêteté : les femmes évangéliques viennent à Jésus avec une égale bonne foi et participent aux hautes œuvres de sa mission. En effet, on ne voit pas qu’elles soient passives, molles, irresponsables, réduites à l’obscur service de la vie. Elles jouent les grands rôles, prenant des initiatives, et non, comme on le dit sans cesse, attendant que Jésus le premier les appelle.

Elles collaborent à la révélation dont elles sont des agents premiers et essentiels.

Voilà donc, que Jésus est reçu par Marthe dans sa maison. Le verbe «recevoir» est ici le mot important, c’est lui qui va déclencher toute l’action. Dans cet épisode, tout est centré sur la «réception» donnée à Jésus. Pour Marthe, il importe de bien recevoir Jésus et elle se met énergiquement à la besogne : elle est absorbée par les multiples soins du service.

Marie, quand à elle, a une réaction qui étonne : elle s’assoit et écoute Jésus. Tout simplement.

Mais ne nous trompons pas. L’intention de l’Évangile n’est pas de figer le rôle de la femme en deux stéréotypes sociaux ou religieux. Après avoir montré les dimensions véritables de l’amour concret du prochain dans la parabole qui précède, celle du bon Samaritain, l’Évangile veut nous en préciser les limites. Et il nous suggère d’entendre que le vrai service n’est pas dans un activisme forcené, mais dans la disponibilité et l’écoute du Christ.

Mais en même temps on peut entendre et comprendre que c’est Marthe qui atteint la vraie stature de la foi en vivant tout ensemble : l’amour pour le Christ et le service du Christ.

Retenons que Marthe, comme nous le rapporte l’Évangile de Jean, est une femme extraordinaire. Une femme animée par la foi, qui est active et de bon conseil, de celle qui a insisté pour obtenir la résurrection de Lazare, de l’interlocutrice passionnée et exigeante dans son dialogue avec Jésus. Sa confession de foi dans le Christ que nous rapporte l’Évangile de Jean (11, 27) est équivalente à celle de Pierre : «Oui Seigneur, je crois que tu es le Messie, le Fils de Dieu, celui qui devait venir dans le monde».

Alors, si Jésus se permet de la reprendre, ce n’est pas parce qu’elle agit mais parce qu’elle s’agite. «Marthe, Marthe, tu te soucies et tu t’agites pour beaucoup de choses». Elle s’agite.

Face à la tempête de sentiments qui agite Marthe, Jésus pose la question de l’essentiel, des priorités.« Quelle est la seule chose nécessaire ? »

Et il montre Marie pour dire que celle-ci a choisi l’essentiel et que cet essentiel ne lui sera pas ôté à cause du désarroi de Marthe.

« Quelle est la seule chose nécessaire ? »
Cet essentiel n’existe pas à un seul exemplaire qu’il faille le retirer à Marie pour le donner à Marthe ! Dans l’espace qui est le nôtre, dans le récit que nous rapporte Luc, Marthe peut le trouver aussi. Marthe peut aussi découvrir l’essentiel qu’a trouvé Marie.

Au fond ce que Jésus vient nous montrer dans l’espace de ce récit c’est que Marie a simplement choisi d’habiter son présent. Et ce que Marthe n’arrive pas à faire, dans son agitation, c’est d’habiter son propre présent, qui, c’est vrai et il faut le dire, peut aussi bien être le présent du service. Marthe donne l’impression de ne pas avoir choisi ce qu’elle fait. Elle râle donc pour ce qu’elle « doit » faire. Et elle râle aussi pour ce que les autres ne viennent pas faire avec elle.
Voilà le tableau.

Marie habite son écoute de Jésus et elle se sent bien. Marthe n’arrive pas à habiter son service et elle se sent mal. Jésus n’oppose pas action et écoute. Il nous invite à habiter pleinement chaque geste, chaque activité que nous faisons au fil du temps. Habiter pleinement notre présent, c’est la bonne part et elle ne sera pas retirée à ceux qui l’ont trouvée.
Jésus nous invite à trouver comment habiter notre vie, en choisissant ce que nous faisons, en comprenant pourquoi nous faisons les choses, en orientant nos actions vers un but, vers un objectif qui ait du sens… A partir de cela, il n’y a aucune activité inutile ou dégradante. Tout prend sens et nous avons trouvé la meilleure part.

La seule chose nécessaire à laquelle veut nous amener Jésus, c’est à la nécessité d’unifier son corps et son esprit, d’unifier son être et sa vie. Que le service de l’autre nous vienne comme un prolongement de notre prière, et que la rencontre de l’autre nous élève le cœur vers Dieu.

Par contre, à force d’être dans l’agitation, nous nous dispersons… Ce constat là n’est pas un reproche. Soyons d’ailleurs attentif au fait que Jésus lui-même n’y échappe pas, apparemment, puisque bien souvent, après un temps d’intenses rencontres et débats avec des foules de personnes, Jésus renvoie tout le monde, assez brusquement d’ailleurs, pour se retirer seul et prier. Pour se recentrer autour de l’unique, cet unique absolu qu’est Dieu, et que dans cette rencontre, Dieu rassemble les brins dispersés de notre être. A l’exemple de Jésus, il faut savoir se rassembler, comme on dit qu’un cheval se rassemble quand il va fournir un effort considérable, sauter l’obstacle décisif. Reprendre en mains toutes les portions éparses de soi-même, toutes les énergies appliquées à n’importe quelle tâche, toutes les attentions, toutes les affections, toutes les émotions, toutes les puissances et tous les désespoirs, toutes les intelligences et toutes les humiliations… Si cet ensemble de nous n’est pas rassemblé, alors non seulement nous ne pourrons pas agir mais de surcroît, nous ne pourrons même pas prier.

Toute la question est donc de savoir où nous en sommes à un moment donné, dans le présent de notre foi. Est-ce le moment de s’arrêter pour écouter Dieu, ou est-ce le moment de sortir vers les autres pour les aider ?

Il y a la place dans notre vie pour l’écoute de Dieu avec Marie et la place pour le service avec Marthe, une place pour le silence et une place pour le débat. Ces deux axes sont faits pour aller ensemble dans chacune de nos vies individuelles, comme dans la vie communautaire, comme tout autant dans la vie sociale.

Prier comme servir, c’est aimer. Aimer c’est prier et c’est servir. A l’oublier, on se laisse submerger, on s’agite, on proteste, et on abandonne l’un comme l’autre en oubliant le moment présent.

Nous n’avons pas à apposer des étiquettes «Marthe» ou «Marie». Nous sommes appelés, les uns et les autres, à accueillir le don de Dieu, à écouter l’Évangile, à prier, à choisir la bonne part, non pas pour nous la réserver, mais pour la partager avec tous nos prochains…

A ce propos, une merveilleuse surprise de l’étymologie de la langue française nous rappelle qu’en émergeant du latin, nous avons éliminé la lettre «e» du mot «viril». Nous devrions dire en français qu’une personne, quelque soit son genre, est «virile», comme «agile», comme «labile», comme «habile». Rabelais en a gardé l’orthographie comme d’ailleurs la langue anglaise. Ce «e» final n’a rien de féminin, il correspond à l’épicène, c’est-à-dire qui peut s’appliquer aux deux genres, pour désigner la «vertu», la force d’âme, la puissance intérieure d’une personne qui, telle Marthe, sert ou qui, comme Marie, médite… Est «virile» tout être qui cultive et exprime, sans se faire mal, son énergie vitale en étant présent dans ce qu’il accomplit… Est «virile» tout homme et toute femme qui fait, de son désir, une force de vivre, tendue vers le monde et vers l’autre.

Et, c’est bien ce que Jésus souligne en nous rappelant que joindre les mains ce n’est pas se croiser les bras…mais que joindre les mains c’est toujours rejoindre les autres…

Amen

 

 

 

 

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